Mon chien c'est le plus beau

Mon chien c'est le plus beau

Je t’ai connu si petit
que mes mains pouvaient encore
contenir presque tout ton monde.
Tu ne savais rien de la vie,
et moi, sans le savoir,
j’allais te regarder vivre la tienne.

Je t’ai vu grandir,
prendre ta place dans la maison,
dans nos habitudes, dans nos jours,
jusqu’à ce qu’on ne sache plus vraiment
ce qui, chez nous, existait
avant toi.

On disait que tu étais mon chien.
Je n’ai jamais vraiment aimé ces mots.
Comme si l’amour pouvait posséder,
comme si douze années côte à côte
pouvaient tenir dans « mon chien ».

Tu étais mon frère.

Un frère qui ne parlait pas,
mais qui savait mes silences,
qui reconnaissait mes pas,
mes joies, mes colères,
et peut-être certaines tristesses
que je cachais mieux aux hommes qu’à toi.

Et quand je pense à toi aujourd’hui,
je ne pense pas seulement au manque.

Je souris aussi.

Je nous revois allongés
sur le sol de la maison,
dans ces câlins qui n’avaient besoin de rien,
où le monde pouvait bien continuer sans nous.

Je me souviens de ces nuits
où l’on dormait ensemble,
ta patte posée sur mes mains
comme si, même dans ton sommeil,
tu voulais rester certain
que j’étais encore là.

Je me souviens de l’eau, aussi.

De moi qui nageais,
et de toi qui venais derrière,
obstiné, immense et maladroit,
comme si quelques mètres entre nous
étaient déjà beaucoup trop.

Alors tu nageais après moi.

Et moi, je riais.

Je ne savais pas encore
que ces instants si simples
deviendraient un jour
parmi les souvenirs
les plus précieux de ma vie.

Il y avait tant de bonheur
dans presque rien.

Un regard.
Une patte.
Ta tête contre moi.
Le bruit de tes pas dans la maison.
Ta présence quelque part,
suffisante pour que tout soit à sa place.

Je t’ai vu devenir grand,
le grand chien devenir vieux.

J’ai vu le temps blanchir ton visage,
ralentir tes courses,
alourdir tes réveils,
sans jamais parvenir
à te rendre moins beau à mes yeux.

Et peut-être même
que je t’aimais encore davantage ainsi.

Parce que derrière tes yeux fatigués,
je voyais toujours le chiot.

Je voyais toutes nos années.

Toutes les fois où nous avions joué,
toutes celles où nous nous étions retrouvés,
tous les moments où ta simple présence
avait rendu ma vie plus douce
sans que je prenne seulement le temps
de m’en rendre compte.

Puis j’ai compris cette injustice :

j’avais eu la chance de connaître
presque toute ta vie,
et toi, tu ne connaîtrais
qu’un morceau de la mienne.

Douze ans.

C’est si peu lorsqu’on les compte.

Et pourtant,
quand je ferme les yeux,
il y a là-dedans une vie entière.

Il y a le sol de la maison.
Il y a ta patte sur mes mains.
Il y a l’eau autour de nous.
Il y a toi nageant derrière moi.
Il y a nos jeux, nos habitudes,
nos moments ridicules et magnifiques,
toutes ces choses qui ne semblaient être rien
et qui, maintenant, sont tout.

Alors oui,
parfois ton absence fait mal.

Il y a encore cette envie absurde
de pouvoir te retrouver une seule fois,
de sentir ton poids contre moi,
de poser mes mains sur toi
et de savoir que, pour quelques minutes,
rien n’a changé.

Mais ton souvenir n’est pas triste.

Pas vraiment.

Il a la couleur étrange
des choses qui font pleurer
et sourire en même temps.

Parce que lorsque je pense à toi,
je pense avant tout
à la chance incroyable
que j’ai eue de t’avoir.

D’avoir grandi avec toi.
D’avoir ri avec toi.
D’avoir nagé avec toi.
D’avoir dormi près de toi.
D’avoir connu ces petits moments
qui n’appartenaient qu’à nous.

Et si parfois les larmes arrivent,
elles viennent souvent accompagnées
d’un sourire.

Parce que je nous revois.

Parce que pendant un instant,
tu es de nouveau là.

Depuis, les années peuvent passer.
Elles ne changent pas ce que tu es.

Je ne dis pas que tu étais mon frère.

Tu es mon frère.

Parce qu’il existe des êtres
que la mort conjugue au passé,
et d’autres qu’elle ne réussit
qu’à rendre invisibles.

Alors quelque part en moi,
tu cours encore.

Tu nages encore vers moi.

Tu dors encore près de moi,
ta patte posée sur mes mains.

Tu es encore ce petit Beauceron
que j’ai vu découvrir le monde,
le grand Jackson qui marchait à mes côtés,
et le vieux compagnon
que j’aurais voulu garder
un peu plus longtemps.

Je t’ai vu grandir.
Je t’ai vu vieillir.
Je t’ai vu partir.

Mais surtout,

je t’ai vu vivre.

Et quelle belle vie
nous avons eue ensemble.

De toutes les choses
que le temps m’enlèvera encore,
il y en a une
qu’il ne pourra jamais reprendre :

tous ces souvenirs où tu es heureux,
où je le suis avec toi,
et la chance immense
d’avoir été ton frère, moi aussi.

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